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Les changements démocratiques au Maroc n'ont pas satisfait tous les Marocains


Rabat, Maroc - Une femme d’âge intermédiaire, dans un taxi à Casablanca, regarde avec dédain les milliers de manifestants sur une avenue et dit au chauffeur "ne peuvent-ils pas nous laisser en paix ? Ils voulaient une nouvelle Constitution. Ils l'ont obtenu. Que veulent-ils?"."Ils se battent pour nos droits", répond-il. "J'espère qu'ils continueront à marcher jusqu'à ce que nos systèmes de santé et l'éducation soient meilleurs et que la corruption, le plus grand mal de ce pays, ait disparu".
Un vote massif au référendum du 1er juillet a ouvert la voie à une nouvelle Constitution qui a introduit davantage de libertés et consacré l’égalité entre les sexes. Votée à 98%, cette Constitution a valu au roi Mohammed VI les félicitations des dirigeants mondiaux, comme le président français Nicolas Sarkozy et la secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton. Mais les critiques contestent la validité du référendum, affirmant que seulement 13 millions des 20 millions de Marocains en âge de voter étaient inscrits. Ils disent aussi que la Constitution ne consacre pas réellement la séparation des pouvoirs. Les militants pour la démocratie, au premier rang desquels le Mouvement du 20 Février, qui a commencé sur Facebook et a organisé une série de manifestations dans les grandes villes, ont rejeté les résultats de la consultation et se sont engagés à poursuivre la lutte jusqu’à l’établissement d’un Etat pleinement démocratique.
Abdeslam Maghraoui, professeur de sciences politiques à l'Université Duke en Caroline du Nord et spécialiste de l’Afrique du Nord, a déclaré que le référendum était une solution à court terme pour les problèmes du Maroc. "Il semble que la monarchie et ses partisans ont réussi à organiser un référendum constitutionnel hâtif et contesté", a-t-il dit. "Cela donnera au monarque quelques semaines ou quelques mois pour revendiquer une victoire politique". M. Maghraoui affirmait l’existence d’irrégularités dans le processus du vote et l'opposition de larges segments de la société civile. Le principal mouvement islamiste et certains partis politiques ont délégitimé le processus. "Je ne serais pas surpris du tout si nous revenons à une situation de crise et, éventuellement, à la violence avant la fin de l'année", a-t-il dit.
Lorsque le mouvement du 20 Février a commencé sa mobilisation, peu après la chute du président Zine el-Abidine Ben Ali en Tunisie, le régime marocain a lancé une vaste campagne de propagande pour désigner les manifestants comme des ennemis de l'Etat, manipulés par le mouvement de libération du Sahara occidental, le Polisario. Pourtant, le Mouvement, unissant militants des droits humains, petits partis de gauche, jeunes militants et un parti islamiste interdit, Justice et Bienfaisance, a mobilisé des milliers de personnes dans plus de 50 villes et a, depuis, organisé des marches chaque dimanche, dans tout le pays. Sa victoire la plus significative a été de sensibiliser les jeunes, politiquement non engagés, et qui, pour la première fois ont décidé de s'impliquer. Deux semaines après être sorti dans les rues, le Mouvement a gagné du terrain lorsque le roi, dans un discours prononcé le 9 Mars, a promis d'importants changements constitutionnels et l'introduction de plus de libertés individuelles. Il a ensuite nommé une commission pour rédiger une nouvelle Constitution, qu’il a dévoilée le 17 Juin.
Pourtant, l'appel du roi, en citant le Coran, pour inciter les Marocains à voter pour la Constitution a été perçu par les opposants comme une ingérence indue dans le processus. Mehdi Soufiani, un étudiant de 24 ans à la faculté de droit de Rabat, a déclaré : "Le roi est un arbitre. Il ne devrait pas influencer les électeurs, car il transforme le vote comme un test sur sa popularité et lui ôte son rôle consistant à savoir si les changements constitutionnels sont bien ce dont le pays a besoin".
En Juillet, une organisation d'étudiants marocains en France, Cap Démocratie Maroc, qui préconise l'établissement d'institutions démocratiques, a organisé un atelier de trois jours à Rabat qui a invité les jeunes et les chercheurs à un débat intitulé «Penser la démocratie après le 20 Février". Younes Benmoumen, un diplômé de 24 ans de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et président de l'Association, a qualifié le référendum de plébiscite sur la personne du roi et les changements constitutionnels de cosmétiques. "Il y a absence complète d'un esprit démocratique dans le processus de réforme constitutionnelle", affirme M. Benmoumen qui ajoute que "le texte n’a montré aucune volonté du régime à changer".
Lors d'un débat de l'atelier Cap Démocratie, beaucoup de participants ont estimé que le Mouvement du 20 Février n'ayant pas réussi à assembler des foules aussi importantes qu’en Tunisie et en Egypte, il s’exposait à un risque d’essoufflement et de disparition. Fouad Abdelmoumni, un membre de la Coalition pour la monarchie parlementaire, un groupe de partis et de militants qui soutient le 20 Février, a déclaré pendant l'atelier : "La pression pour un changement radical dans la société ne fait que commencer. Ce changement ne sera pas facile à réaliser. Les manifestants vont avoir besoin de montrer de l'endurance et de la patience car la route est encore longue".
Najib Akesbi, économiste, qui enseigne à l'Institut d'Agronomie à Rabat, a prédit que les prochaines élections vont encore envoyer des gens dans les rues. Il a déclaré que le vote référendaire a été vicié par des pressions coercitives de la part des imams et des responsables gouvernementaux locaux, par le truquage des votes et l’unilatéralisme de la presse. "Absolument personne ne sait ce que la majorité des Marocains pensent, c’est le résultat des années de répression", a-t-il dit. "Le mouvement reste fort dans ses fondements, à sa base, et les manifestants restent très déterminés. Après le Ramadan et l'été, les manifestations vont  très probablement s'intensifier en Septembre".
Les analystes prédisent un nouvel engagement si des groupes très disparates de jeunes Marocains ne cessent de pousser au changement. Cela fait écho à l'évaluation de ce que disent les jeunes manifestants eux-mêmes. "Nous nous battons pour quelque chose de significatif et nous allons gagner", a déclaré M. Benmoumen. "Nous ne sommes soumis à aucun délai, et le cours de l'histoire est de notre côté".



Lire l'article, en anglais, sur nytimes.com